Mārama : une fresque gothique maorie

Scène d’ouverture du film Mārama de Taratoa Stappard (2026)

Cette semaine, Casoar décortique Mārama, en salles en France depuis le 22 avril 2026.

1859, Mārama (Ariāna Osborne), que l’on rencontre d’abord sous le nom de Mary Stevens, arrive dans le Yorkshire depuis Aotearoa (Nouvelle-Zélande). Elle répond à l’appel d’un certain Thomas Boyd, qui prétend détenir des informations sur ses origines. Pourtant, à son arrivée, aucune trace de l’homme. À sa place : Nathaniel Cole (Toby Stephens), ancien baleinier installé dans le lugubre manoir Hawkser. Celui-ci lui propose rapidement un poste de gouvernante. L’offre tient moins de l’opportunité que du piège, mais Mārama l’accepte, dans l’espoir de percer les mystères de sa lignée.

Bande-annonce du film Mārama de Taratoa Stappard (2026).

Dès les premières images, le réalisateur Taratoa Stappard nous offre des tableaux à l’esthétique millimétrée. Il mobilise tous les ressorts du récit gothique : un manoir isolé dans la campagne anglaise, des portes closes, des couloirs sombres où déambulent des personnages silencieux en costumes victoriens… Mārama, étrangère au lieu qu’elle habite, semble traversée par des visions qu’elle ne parvient pas encore à interpréter.

Mais à cet univers difficilement plus britannique s’ajoute l’obsession morbide de Nathaniel Cole pour la culture maorie. Pourquoi parle-t-il la langue de Mārama ? Que fait un wharenui - maison commune maorie - au milieu du jardin ? Pourquoi oncle Jack (Erroll Shand), personnage à la présence dérangeante, arbore-t-il un moko (tatouage) au visage ? Et si, finalement, Mārama n’était que le clou de la collection ?

Le Wharenui dans les jardins du manoir Hawkser.

Pour construire le personnage de Nathaniel Cole, Taratoa Stappard s’est inspiré d’une photographie bien réelle mettant en scène un gentleman anglais posant devant sa collection de 29 toi moko (têtes maories momifiées) exposées comme des trophées.1 Une image qui rappelle la réalité d’un commerce documenté au XIXème siècle, où ces têtes étaient bien souvent échangées contre des armes à feu.2

Ainsi, à travers les figures de Nathaniel et Jack, le réalisateur dresse le portrait de deux hommes, issus de classes sociales différentes, mais unis par un même sentiment de toute-puissance et convaincus de leur bon droit.

À cet égard, la scène centrale du film cristallise les tensions. Lors d’une réception mondaine, des invités grimés en figures du Pacifique, assistent hilares à une reconstitution grotesque mettant en scène oncle Jack dans le personnage de James Cook. En robe victorienne, Mārama fait voler en éclats l’exotisation dont elle est l’objet et impose un haka particulièrement puissant.

Le haka de Mārama (Ariāna Osborne) dans la scène centrale du film.

Ce moment marque une bascule. Le film prend alors des allures de revenge movie feministe. Portée par une lignée de femmes dont elle découvre peu à peu l’histoire, Mārama entre en lutte.

Derrière son étrangeté formelle, Mārama s’impose comme une œuvre profondément contemporaine. En articulant esthétique gothique et mémoire coloniale, le film interroge les mécanismes toujours actifs de la dépossession, posant la question de l’appropriation culturelle et de la recherche de ses origines.

Cette dimension trouve un écho direct dans le parcours du réalisateur. Né d’un père britannique et d’une mère maorie, Taratoa Stappard a grandi en Grande-Bretagne. Il choisit pourtant de tourner à Aotearoa (Nouvelle-Zélande). Si la reconstitution de l’Angleterre victorienne de l’autre côté du globe relève du défi, elle permet aussi au réalisateur de travailler avec une équipe en partie maorie et d’opérer un retour symbolique vers ses racines.

Un nouveau film campant une héroïne maorie à Tahiti est déjà en cours de préparation.3 Un réalisateur à suivre de près.

Margot Kreidl

1

Interview de Taratoa Stappard par Marc Godin sur Technikart : https://www.technikart.com/taratoa-stappard-marama-est-ne-dans-le-malaise/

2

Voir l’article L’affaire des têtes māori - Restes humains et restitutions des musées en France par Soizic le Cornec sur Casoar : https://www.casoar.org/grand-reporter/2020/11/18/laffaire-des-tetes-maori-restes-humains-et-restitutions-dans-les-musees-en-france

3

Interview de Taratoa Stappard par Marc Godin sur Technikart : https://www.technikart.com/taratoa-stappard-marama-est-ne-dans-le-malaise/

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